Le Livre de chasse fut composé — ou plus exactement dicté à un copiste — entre 1387 et 1389 par Gaston Phébus, comte de Foix. Cette figure à la personnalité complexe et à l'existence mouvementée, que l'historien Jean Froissart évoque dans ses célèbres Chroniques, était, comme tous les seigneurs de son temps, un grand chasseur et un fin connaisseur des ouvrages de vénerie et de fauconnerie.
Rédigé avec un soin particulier alors que son auteur avait cinquante-sept ans, et dédié en 1389 au duc de Bourgogne Philippe le Hardi, cet ouvrage demeura, jusqu'à la fin du XVIe siècle, le bréviaire de tous ceux qui pratiquaient l'art cynégétique. De fait, peu de traités destinés à l'enseignement bénéficient d'une iconographie aussi riche que celle des Bibles enluminées. L'essor de l'imprimerie amplifia encore le succès du texte, que le naturaliste Buffon consultait toujours au XVIIIe siècle. Il est rédigé dans un français d'excellente facture, nuancé de quelques tournures normandes et picardes — alors même que le comte de Foix avait pour langue maternelle l'occitan, parlé à la fin du XIVe siècle dans le comté de Foix.
Le manuscrit de la BNF
La Bibliothèque nationale de France conserve, au département des manuscrits, deux exemplaires de l'œuvre : le français 619, le plus ancien connu à ce jour, et le français 616, doté de riches enluminures. Sur les quarante-quatre copies actuellement recensées du texte, le manuscrit français 616 est généralement considéré comme le plus beau et le plus complet. Il s'agit d'un codex de 218 feuillets, dont 112 sont consacrés au Livre de chasse proprement dit, les folios restants réunissant les Oraisons de Gaston Phébus et les Déduits de la chasse de Gace de la Buigne. Les pages, de format assez généreux (35,7 × 25 cm), sont organisées en dix-sept cahiers de huit feuillets, à l'exception du premier et du dernier ; le texte est copié sur deux colonnes de quarante lignes, dans une même écriture gothique livresque que l'on retrouve également dans le manuscrit français 619.
BnF Essentiels + 5
L'histoire de ce volume est elle-même remarquable : son premier possesseur connu appartenait probablement à la famille de Poitiers, avant que l'ouvrage ne passe entre les mains de Louis XIV, puis de son fils naturel le comte de Toulouse, Grand Veneur de France, puis de Louis-Philippe sous la Restauration, avant d'intégrer les collections nationales. Les spécialistes s'accordent aujourd'hui à considérer que ce manuscrit fut probablement copié d'après l'exemplaire offert à Philippe le Hardi, et non l'original du comte de Foix lui-même.
Le style de l'enluminure
Le manuscrit français 616 est orné de quatre-vingt-sept peintures d'une excellente qualité, que l'on range parmi les productions les plus séduisantes de l'enluminure parisienne du début du XVe siècle. La critique a pu y déceler la main de plusieurs artistes : on croit notamment y reconnaître le Maître de l'Épître d'Othéa, dont la facture picturale, épaisse et matiériste, tranche nettement avec la touche lisse et quasi porcelainée du courant dit « de Bedford » — ces deux mains n'ayant, semble-t-il, collaboré que dans ce seul manuscrit. Malgré cette diversité de facture, l'ensemble témoigne d'une maîtrise parfaite des codes de représentation médiévaux, mise au service du propos pédagogique de Gaston Phébus : chaque scène de vénerie, chaque comportement animal y est restitué avec une précision descriptive rare, dans un dialogue constant entre exactitude naturaliste et stylisation courtoise. Les arrière-plans, richement décorés, évoquent d'ailleurs les tapisseries contemporaines, comme transposées en un format miniature — effet caractéristique de cette veine parisienne qui aime superposer motifs floraux, damassés et paysages stylisés en fond de scène.
Il se compose d'un prologue et d'un épilogue encadrant sept chapitres dont les deux premiers, « De la nature des bêtes » et « De la nature des chiens », sont un embryon d'histoire naturelle descriptive. Ce traité personnel et original se veut une entreprise de Salut qui trouve en elle-même sa propre justification. En effet, dans le monde médiéval, la religion est omniprésente et, avec elle, l'idée du péché et la menace de la damnation. Le Livre de chasse n'échappe pas à cette règle. Pour Gaston Phébus, la chasse est un exercice rédempteur fondé sur un double postulat : l'imagination y est présentée comme la source de toutes les œuvres, bonnes ou mauvaises, et l'oisiveté comme le terreau de toutes les mauvaises pensées. Aussi le chasseur, s'il remplit parfaitement son office, toujours en action, s'en ira tout droit au Paradis. Mais auparavant, fortifié par l'exercice de la chasse, il aura mieux vécu — et vécu plus longtemps.
Il existe plusieurs manuscrits dont deux principaux, très ressemblants, sans doute exécutés par les mêmes artistes :
Le Français 616 se trouve à la BNF fut réalisé fin XVe début XVIe. Sont adjoints deux autres textes : un recueil de « Plusieurs bonnes Oroysons en latin et en françoys », et "Les Déduits de la chasse" de Gace de la Buigne. Accès au document numérisé.
Le manuscrit M 1044 se trouve à la Morgan Library à New-York. Réalisé pour Louis d'Orléans (son inventaire de 1408), frère du roi Charles VI de France, vers 1406-1407. Page du site de la Morgan Library.