Bestiaire Bodley 764 — La Chèvre sauvage
D'après le MS. Bodley 764, Bodleian Library, Oxford, vers 1220–1250.
La miniature occupe le tiers supérieur de la page. Elle est encadrée d'un triple filet — rouge, bleu et or — selon la tradition des manuscrits anglais de la seconde famille des bestiaires latins. Le fond est recouvert d'un quadrillage bleu nuit rehaussé de petites croix blanches, caractéristique du style insulaire du début du XIIIe siècle. Au centre, un fond or sur assiette occupe la zone intermédiaire, symbole de la permanence divine.
Quatre chèvres sauvages — les capreae aggrestes du texte — sont représentées dans des postures variées : l'une couchée sur le sol, tête levée ; deux autres debout, broutant les feuillages d'arbustes stylisés aux formes bulbeuses et aux couleurs alternant vert, rose et brun ; la quatrième, à droite, se tient légèrement en retrait, de profil, les cornes bien marquées. Ces plantes, aux tiges élancées et aux frondaisons arrondies, obéissent à une convention décorative plus qu'à une observation botanique : rien dans leur forme ne permet d'identifier leur espèce.
Le manuscrit
Le Bodley 764 est l'un des plus importants représentants de la seconde famille des bestiaires latins anglais, selon la classification établie par M. R. James. Réalisé en Angleterre vers 1220–1250, probablement dans un scriptorium du sud ou du centre du pays, il compte une centaine de miniatures. Le manuscrit mesure environ 285 × 195 mm et se compose de 136 feuillets de parchemin.
Il est conservé à la Bodleian Library d'Oxford sous la cote MS. Bodley 764. Son programme iconographique couvre l'ensemble du règne animal — bêtes, oiseaux, poissons, serpents et arbres — selon l'ordonnancement traditionnel hérité du Physiologus grec, enrichi des apports d'Isidore de Séville, de Raban Maur et d'autres autorités patristiques.
Le texte et sa traduction
Au-dessus de la miniature, les deux lignes de texte constituent la fin de l'article précédent.
Le texte inférieur débute le texte consacré à la chèvre sauvage :
Est animal quod latine dicitur caper, eo quod captat aspera. Nonnulli a crepitu capream vocant. Hae sunt aggrestes caprae quas Graeci, eo quod acutissime videant, dorcas appellaverunt. Morantur in excelsis montibus, et videntes homines de longinquo venientes, cognoscunt si venatores sint aut viatores. Sic Dominus Iesus Christus amat excelsos montes, hoc est…
Traduction : « C'est un animal que l'on appelle en latin caper (bouc), parce qu'il saisit (captat) les aspérités. Certains le nomment caprea d'après son bruit de pied. Ce sont là les chèvres sauvages que les Grecs ont appelées dorcas parce qu'elles voient avec une extrême acuité. Elles demeurent sur les hautes montagnes, et en voyant les hommes venir de loin, elles reconnaissent s'il s'agit de chasseurs ou de voyageurs. Ainsi le Seigneur Jésus-Christ aime les hautes montagnes, c'est-à-dire… »
Le texte se poursuit sur les pages suivantes avec le développement de l'allégorie christologique, convoquant le Cantique des Cantiques (2, 8-9 et 2, 17), l'Évangile de Matthieu (25, 35) et les Psaumes, avant de conclure par la prophétie de la Passion : « Ecce appropinquat qui me tradet » — « Voici qu'approche celui qui va me livrer. »
Symbolique
Si la chèvre domestique au Moyen âge est plutôt prise en mauvaise part, il n'est pas de même pour sa cousine, la chèvre sauvage. L'article du Bodley 764 est construit sur deux propriétés exclusives :
1. La vue perçante. Les chèvres sauvages — appelées dorcas par les Grecs, du verbe derkesthai, « voir » — distinguent de loin chasseurs et voyageurs. Cette acuité visuelle symbolise l'omniscience divine : le Christ, Dieu des sciences (Dominus scientiarum Deus), voit et connaît toutes choses avant même qu'elles ne naissent dans les cœurs humains.
2. L'habitat montagnard. Les chèvres vivent sur les hautes montagnes, que l'allégorie identifie aux prophètes et aux apôtres. Le Christ aime ces sommets spirituels comme la chèvre aime les cimes — et il en descend pour venir vers les hommes, à la manière du bien-aimé du Cantique des Cantiques bondissant sur les montagnes.
Ce choix éditorial distingue nettement le Bodley 764 d'autres témoins de la même tradition, tels que le Harley 4751 (British Library), qui inclut la propriété médicinale de la chèvre blessée courant vers le dictame pour en être guérie — propriété d'origine aristotélicienne (Histoire des animaux, IX, 6) — et en tire une allégorie distincte : le bon prédicateur qui, blessé par le péché, court vers la loi du Seigneur comme vers un remède. Les bestiaires médiévaux ne sont pas des textes uniformes : chaque manuscrit opère des sélections dans un fond commun, et ces choix révèlent des orientations théologiques et pastorales propres à chaque scriptorium.