La copie ne reproduit qu’une partie du folio 7 qu’ouvre une rubrique en capitales rouges : INCIPIT LIB XVIII — « Ici commence le Livre XVIII ». L’élément central est une initiale P monumentale et entièrement historiée.
La panse du P est constituée d’un grouillement de créatures terribles : un lion puissant et rouge, à la crinière ondulante, tient dans sa gueule et immobilise sous ses griffes un cerf, dans une scène de prédation dont la violence contraste avec la rotondité apaisante de la boucle que forme la panse. De même, un dragon retient dans ses griffes un petit homme vert qu’il tente de dévorer en le mordant au cou. Juste au-dessus, dans la hampe de la lettre, un démon cornu vêtu de vert et portant un bouclier rouge pointe sa lance en direction du dragon. Juste en dessous de lui, au pied de l’initiale, un chien, sans doute un lévrier, s’élance comme au départ d’une chasse.
L’ensemble forme ainsi une colonne narrative descendante — dragon, démon, lion, chien — où se lisent différents degrés de la force et de la menace, du fantastique au réel, du surnaturel au domestique, le tout inscrit dans la seule architecture d’une lettre.
Le chromatisme de la lettre repose sur le jeu complexe de trois couleurs principales : un bleu qui forme le fond de la lettrine, et le rouge et le vert qui forment un contraste fort dominant l’ensemble, venant en écho à la violence de la représentation. L’ocre pâle des carnations ou plus appuyé du pelage du cerf tempère ce contraste. L’absence d’or est caractéristique du style cistercien, qui refuse généralement tout luxe superflù.
À droite de l’initiale, en écriture caroline gothique noire de module moyen, les syllabes LE et RVQ complètent le mot d’incipit (Plerumque). Le texte courant, sur colonne unique, est d’une grande régularité et très lisible.
Les Moralia in Job de Cîteaux constituent l’un des ensembles enluminés les plus célèbres réalisés à l’abbaye de Cîteaux au début du XIIᵉ siècle, aujourd’hui conservés à la Bibliothèque municipale de Dijon sous les cotes ms. 168–170 et 173. Le premier tome est daté avec précision de 1111 grâce à un colophon ; le ms. 173, qui contient les livres XVII à XXXV, fut achevé dans la décennie suivante, sous l’abbatiat d’Étienne Harding. Le style des enluminures est résolument anglais, ce qui s’explique par l’origine de l’abbé Étienne Harding lui-même.
Le texte visible est l’incipit du Livre XVIII des Moralia de saint Grégoire le Grand (vers 540–604), commentaire monumental du Livre de Job. On peut lire :
Plerumque in sacro eloquio sic nonnulla mystica describuntur, ut tamen iuxta narrationem historicam plana videantur. Sed saepe dicta talia in eadem historica narratione permixta sunt, atque superficies historiae cuncta capere non possit…
Traduction : « Il arrive souvent que dans la Sainte Écriture certaines réalités mystiques soient décrites de telle sorte qu’elles semblent pourtant s’accorder avec le récit historique. Mais souvent de tels propos se trouvent mêlés dans ce même récit historique, de sorte que la surface du sens historique ne peut tout contenir… » Grégoire expose ici sa méthode exégétique à trois sens — littéral (ou historique), allégorique, moral — qui structure l’ensemble des Moralia.
Les enluminures des Moralia de Cîteaux ne sont pas des inventions gratuites ou purement plastiques, mais des compositions cohérentes en accord avec la spiritualité du texte de Grégoire le Grand, dont la méthode exégétique distingue le sens littéral (ou historique), le sens allégorique et le sens moral. La principale préoccupation morale de Grégoire dans les Moralia est le combat spirituel permanent que doit mener le chrétien — thème que reflètent les nombreuses scènes de lutte, où l’homme est figure du moine-soldat du Christ affrontant les formes multiples du Mal. Le dragon ailé et le lion rouge qui emplissent la panse du P sont moins des ornements que des figures du péché et du chaos que l’âme doit surmonter — écho direct du texte qui s’interroge sur ce que le sens historique ne peut « contenir».
Le démon cornu, comme beaucoup de figures ambivalentes au Moyen Âge, peut revêtir un rôle positif si l’on considère qu’il tente de délivrer de sa lance le petit homme vert à chausses rouges des griffes et de la gueule du dragon.
Selon Yolanta Zaluska, dans son ouvrage « L’enluminure et le scriptorium de Cîteaux au XIIᵉ siècle », les scènes de violence, de prédation et de tourment qui peuplent les lettrines des Moralia — le dragon qui dévore, le lion qui terrasse le cervidé, les figures démoniaques — sont à lire comme autant d’échos visuels des épreuves de Job : les souffrances du juste, assailli de toutes parts par le mal, dépouillé de ses biens, de ses enfants, de sa santé, et surtout le combat spirituel qu’il doit mener pour rester fidèle dans l’incompréhensible souffrance qu’il endure. L’image ne commente pas le passage précis qu’elle introduit, mais renvoie de manière globale au climat spirituel et dramatique de l’œuvre entière — la condition de l’homme souffrant face à Dieu, que Grégoire le Grand déploie sur trente-cinq livres de commentaires allégoriques et moraux.